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[Interview] : « Problème de déficit et d’attractivité des professions médicales » (Dr Laurent Chambaud)

Déserts médicaux et pénurie de soignants : dans cette interview, Laurent Chambaud fait le point sur le système de santé et les solutions possibles.
27/04/202310 mins
Par Hugo Messina
Laurent Chambaud, expert de la santé | Interview sur les problèmes du secteur médical

Interview d’expert : état des lieux et retour d’expérience sur le « problème de déficit et d’attractivité des professions médicales », par Laurent Chambaud, ex-directeur de l’École des Hautes Études en Santé Publique (EHESP).
Pilier fondamental de la société, le système de santé français traverse une crise sur plusieurs plans. Déserts médicaux, engorgement des urgences et pénuries dans les métiers de la santé : ces problématiques traduisent différents besoins dans ce secteur indispensable. 

Chez Hupso, on s’engage tous les jours dans la revalorisation des métiers de la santé. C’est pourquoi il nous a semblé nécessaire d’analyser les problématiques actuelles. Pour nous, c’est l’occasion de réaliser l’état des lieux du système de santé mais aussi de tirer la sonnette d’alarme. Hupso a donc décidé de donner la parole à Laurent Chambaud, expert en santé publique, afin d’envisager des solutions pour faire évoluer le secteur ces prochaines années.

L'interview de Laurent Chambaud sur l'état actuel du secteur médical

  • D’après votre expertise et votre expérience dans le domaine de la santé, quel est votre état des lieux du système actuel en France ?

Laurent Chambaud : « Pour moi, le système de santé en France rencontre les mêmes difficultés que d’autres pays autour de nous. Nous sommes aux prises avec des tendances de fond similaires à nos voisins. C’est important de le rappeler, à la fois pour relativiser mais aussi pour mieux analyser ces problématiques. Il faudrait redéfinir le système de santé lui-même. 

Sans rentrer dans la caricature, le système a été construit et pensé pour répondre à des problèmes aigus et cloisonnés : maladies transmissibles, spécialisation et hyper-spécialisation des hôpitaux, etc. Or, aujourd’hui, les populations sont confrontées à des maladies chroniques et de plus en plus polyfactorielles. Concrètement, une personne est désormais soumise à plusieurs maladies qui coexistent, avec des handicaps ou des dépendances. Ces nouvelles modalités de fragilité des personnes demandent une approche plus transversale et plus globale. Ce cloisonnement, élaboré depuis la mise en place des systèmes de santé modernes après la 2nde Guerre mondiale, ne répond plus aux besoins actuels, et encore moins aux besoins de demain.

Il faut un système de santé publique suffisamment fort pour analyser les besoins, les comprendre et travailler ces sujets. Le système actuel met les soignants en difficulté car ils sont propulsés dans l’urgence, pour gérer des problématiques pour lesquelles ils sont peu, voire pas formés. 

En parallèle, la France fait face à l’urgence des déserts médicaux, qui correspond à un problème de répartition, notamment des jeunes médecins. Au niveau des spécialités ou au niveau géographique, il y a d’importantes difficultés à mailler l’ensemble du territoire et à répondre aux besoins de la population. »

 

  • Face à ce constat, remarquez-vous un besoin de main d'œuvre fort et constant dans les métiers de la santé ?

Laurent Chambaud : « Nous sommes confrontés à un problème de déficit et d’attractivité des professions médicales. D’ailleurs, des organisations internationales comme l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) alertent sur le manque de professionnels de santé. Ces problèmes concernent avant tout les pays en développement mais les pays développés comme la France ne sont pas épargnés !

Nous avons besoin - et nous aurons besoin - de beaucoup plus de professionnels de santé, du médecin généraliste aux infirmiers, en passant par les professions paramédicales et les métiers spécialisés dans l’aide aux personnes fragiles. 

Le point d’alerte le plus visible concerne les infirmiers. Il y a eu une volonté d'accélérer le recrutement des élèves dans les IFSI (Instituts de Formation en Soins Infirmiers), notamment grâce à la sélection dès Parcoursup. Certes, les inscriptions ont fortement augmenté en première année. En revanche, les IFSI ont fait face à un important taux d’abandon, aux alentours de 20 %. Il y a donc une crise d’attractivité indéniable pour le métier d’infirmier

Même constat pour les pharmaciens en France. Le nombre de places offertes en [études de] pharmacie dépasse le nombre de candidats. Il y a donc des places manquantes et des opportunités de formation dans les métiers du soin !

Cette tendance est actuellement très forte en France. Elle risque de s’accentuer et de s’accompagner d’une concurrence entre les pays si rien n’est fait pour y remédier. On voit de plus en plus de pays aller chercher des professionnels de santé dans d’autres pays. C’est le cas au Royaume-Uni avec les pays du CommonWealth, ou de l’Allemagne avec les réfugiés de Syrie. C’est un phénomène qui se répand progressivement en France. »

 

  • 36 000 places supplémentaires ont été ouvertes en IFSI en 2022. Est-ce la bonne solution ? La formation peut-elle redynamiser à elle seule les carrières dans le médical ?

Laurent Chambaud : « En effet, il y a eu cette augmentation du nombre de places dans les IFSI. Mais comme je le disais, les écoles d’infirmières font face à des forts taux d’abandons en première année. Les candidats sont moins attirés par la formation médicale parce qu’il n’y a pas de préparation pour se confronter à la réalité du métier. Leur apprentissage a lieu dans un contexte où les professionnels de santé autour d’eux sont démotivés ou en colère. Les milieux professionnels ont l’image d’être difficiles. Il faut redonner un enthousiasme dans ces métiers et reconnaître les parcours professionnels des jeunes dans le domaine de la santé.

En fait, il y a une crise des valeurs pour les métiers de la santé. Cela demande un changement profond et radical, pour trouver des solutions afin de transformer le système de santé actuel. 

Il doit y avoir une initiative forte à prendre. Même s’il y a des incitatives sur lesquelles insister, comme l’universitarisation des professions paramédicales, il faut aussi revoir totalement plusieurs facteurs : le développement des équipes de soin, la mise en place des collectifs de soignants pour répondre aux besoins des patients, etc. Dans l’idéal, il faut permettre la collaboration des professionnels de santé. Par exemple, les infirmières, en particulier les Infirmières en Pratique Avancée, doivent être en lien avec les médecins mais aussi avec les travailleurs sociaux. Les personnes en fragilité ont besoin d’une approche plus transversale. À l’heure actuelle, la réponse donnée n’est pas entièrement satisfaisante. On a mis en place des processus de coordination longs et technocratiques, qui n’ont pas abouti sur le vécu des personnes fragiles. 

En parallèle, ce changement profond doit concerner le mode de gouvernance du milieu médical mais aussi d’autres leviers comme la rémunération des professionnels. Il faudrait opérer un changement puissant et sur le long terme : tout ne peut pas se faire en un coup de baguette magique ! Les pouvoirs publics doivent mettre en débat ces problématiques, en intégrant les élus, les professionnels de santé et les citoyens. »

 

  • En parallèle du développement de la formation, quels sont les autres leviers mobilisables pour améliorer le système de santé actuel ?

Laurent Chambaud : « Dans tous les cas, la formation est un élément crucial. C’est la clef pour dynamiser ces métiers, qu’il s’agisse de la formation initiale ou de la formation continue, tout au long de la vie professionnelle.

De mon sentiment personnel, les avancées faites depuis ces dernières années sont timides et lentes. Le système est en difficulté, et je ne parle pas uniquement de la crise des hôpitaux. Il faut des changements extrêmement importants. 

Pour donner quelques exemples, la promotion et la prévention de la santé sont encore trop peu développées. Pour le moment, je ne peux pas dire que notre système a évolué vers une marque de promotion de la santé forte… Les financements accordés aux programmes de prévention stagnent. Le rôle des collectivités territoriales n’est toujours pas reconnu. Finalement, les métiers de la santé ne sont pas valorisés à leur juste valeur. Si on investissait beaucoup plus sur la promotion de la santé, cela permettrait d’alléger le fardeau de la maladie dans les prochaines années. À mon avis, résoudre le déficit de promotion et de prévention de la santé permettrait aux gens de rester en bonne santé. 

D’autre part, sur les modalités d’organisation, certains secteurs ambulatoires et médico-sociaux sont cloisonnés. Les projets restent au stade d’expériences. Il faudrait avoir d’autres modalités d’organisation du travail et de financement pour permettre aux soignants d’agir dans le cadre d’une prise en charge collective, plutôt qu’à l’acte. Ces éléments expérimentés ne sont pas promus dans une politique nationale et locale. 

Il est grand temps de proposer une réflexion collective et un débat pour dégager de grands axes et des valeurs sur lesquels les professionnels de santé peuvent reconstruire de la motivation et de la confiance. »

 

  • Que doit-on espérer pour améliorer le système de santé en France dans les prochaines années ?

Laurent Chambaud : « Il y a une incapacité à coordonner les soins pour que les patients puissent accéder à un établissement de santé en fonction de leur niveau de gravité. L’OMS met l’accent depuis longtemps sur les soins de santé « primaire », au sens d’essentiels. Sauf que dans un pays développé comme la France, il n’y a pas de réflexion sur ces soins de santé essentiels

D’après moi, il faut réussir à donner une vision sur au moins dix ans, pour transformer le système de santé en profondeur. C’est un élément qui permettrait de retrouver de la confiance dans le secteur de la santé mais aussi de la motivation pour s’engager dans ces carrières. Par exemple, depuis 2008, le Danemark a mis en place une réflexion sur son système de santé pour éviter les déserts médicaux et surtout pour décloisonner. C’est une politique voulue et poursuivie depuis une quinzaine d’années : ce point est crucial !

Dans ce contexte, les différents professionnels de santé jouent tous un rôle primordial. Il faut une réponse médicale, voire spécialisée, dès qu’il y en a besoin. Mais il faut aussi prendre en compte des problématiques sociales ou de prise en charge de la dépendance.

C’est pour ces raisons que les professions paramédicales seront toujours indispensables. Je pense surtout qu’il faut mettre à plat le système de santé actuel pour développer des sentiments de collectif et d’équipe pour répondre aux besoins de santé des populations.

Dans le cadre de la valorisation des métiers de la santé, il est nécessaire de sceller collectivement des principes et des valeurs. La revalorisation ne doit pas être uniquement sur le plan financier. Elle doit aussi donner une place aux soignants, leur faire incarner des valeurs pour qu’ils comprennent leur rôle, et en fin de compte remotiver les équipes et rendre plus attractifs ces parcours.

C’est un ensemble d’initiatives qui servent à donner un élan, car les métiers de la santé sont des très beaux métiers. Il faut une forte mobilisation pour redonner un sens global à tous ces engagements et remettre en selle notre système de santé ! »

 

À retenir de son interview

Vous n’avez pas eu le temps de tout lire ? Pour résumer : le secteur de la santé reste malade et a plus que jamais besoin de soins. Des problématiques récurrentes coexistent dans le domaine médical depuis plusieurs années (pénurie de soignants, cloisonnement des soins, manque d’attractivité et de valorisation des métiers de la santé, etc.).  

En bref, voici les solutions envisageables pour réagir contre ces phénomènes

  • Rendre les métiers du soin plus attractifs
  • Augmenter les effectifs de professionnels de santé, du paramédical et du social
  • Accentuer le développement professionnel continu des soignants aux nouveaux enjeux médicaux
  • Améliorer les conditions de travail des soignants
  • Favoriser la collaboration et le travail en équipe de soins
  • Réunir les professionnels de la santé autour de valeurs et principes communs
  • Lutter contre la problématique des déserts médicaux
  • Développer la promotion et la prévention de la santé

Qui est le docteur Laurent Chambaud ?

De la PMI à la santé publique…

Laurent Chambaud entame un début de carrière en service de Protection Maternelle Infantile (PMI). Après une expérience au Québec, il se tourne dans le domaine de la santé publique. Après plusieurs expériences, ce médecin se spécialise dans l’inspection générale des affaires sociales, ce qui lui permet d’approfondir ses connaissances et compétences dans le secteur de la santé.

…un médecin référent dans son domaine

Rapidement, son expertise lui permet d’être reconnu par ses pairs du corps médical, notamment en tant qu’expert national auprès de la Commission européenne. Sa carrière le pousse même au poste de directeur de la santé publique de l’Agence Régionale de Santé (ARS) d’Île-de-France, puis de conseiller auprès de Marisol Touraine, alors ministre des Affaires sociales et de la Santé. De 2013 à 2022, il occupe le poste de directeur de l’École des Hautes Études en Santé Publique (EHESP), consécration de son parcours.

La carrière de Laurent Chambaud en quelques points :

  • Inspecteur général des affaires sociales (2006 - 2010)
  • Directeur de la santé publique - ARS Île-de-France (2010 - 2012)
  • Conseiller auprès de la ministre des Affaires sociales et de la Santé (2012 - 2013)
  • Directeur de l’EHESP (2013 - 2022)
  • Membre du comité consultatif national d’éthique (2022 - aujourd’hui)
  • Inspecteur honoraire des affaires sociales (2022 - aujourd’hui)

Merci à Laurent Chambaud pour cette interview, riche en pistes et solutions pour améliorer le secteur médical !

 

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Hugo MessinaRédacteur de contenus

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